Destination : 126 , Rentrée philo


La beauté cachée du laid, du laid…

Elle s’absorbait dans la contemplation de la nèfle qu’elle venait de saisir.



Toute sa tendre jeunesse dans un fruit ! Le bonheur intense de chiper des nèfles aux branches basses qui débordaient de la clôture du voisin. De les croquer précautionneusement. Ca avait été un long délice, au goût d’interdit.

Aujourd’hui encore, la saveur un peu fade l’embarquait instantanément dans un volatile et délicieux contentement, au goût d’enfance.



Fruit insignifiant pour d’autres, pas pour elle.

« Ca vaut des nèfles » était une expression qui la plongeait dans l’incompréhension. Presque la révolte.

Le fruit la fascinait, sans qu’elle sache vraiment pourquoi.

L’extérieur, l’apparence étaient banals, la couleur indéfinie, la peau tavelée, somme toute moyennement engageante. Dès qu’on y mordait, la chair était ferme, peu juteuse, sans réel goût, mais on tombait sur des noyaux que, dans un rare accord avec elle-même, elle trouvait formidables. Il y en avait deux ou trois, parfois quatre, biscornus, mais avec des angles arrondis, brillants, lisses au-delà du lisse. De vrais bijoux.



Elle repensa tout à coup à cette description saugrenue lue autrefois : un explorateur portugais, débarquant au 16ème siècle au Brésil, essayait d’expliquer à ses compatriotes qui n’en avaient jamais vu ce qu’était une banane. La description était drôle, parce qu’il ne parvenait à la dépeindre qu’en négatif, par rapport à la figue - qu’elle n’était justement pas.



Elle se demandait comment elle pourrait raconter la nèfle. Difficile de décrire les noyaux, qui étaient pourtant le coeur de la nèfle, c’est-à-dire à la fois son centre et son intérêt, puisque par définition, ils étaient invisibles, cachés… et au bout du compte, sans intérêt. Ce n’est pas eux qu’on consommait.

Finalement, le cœur de la nèfle, on pouvait dire que ça comptait pour des nèfles. On s’en contrefoutait. Elle n’en aurait pas eu que ça aurait été pareil. En tout cas, ça ne servait ni à la connaître, ni à la reconnaître. En même temps, qu’est-ce qui en restait, quand le coeur n’y était plus ?



Lentement, elle mangea la nèfle, éprouva le plaisir subtil des noyaux glissant sur sa langue, puis s’avançant à travers la forêt de néfliers vers un coin de terrain encore vierge, elle les enfouit dans la terre meuble, d’un geste précis, mille fois répété.

Christine C.